Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes
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Discours

par Stephen B. Simpson

Conseiller régional de la Colombie-Britannique et du Yukon
Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes

 

au forum sur les télécommunications et les médias de l'Institut international des communications

Groupe d’experts sur : « Les perspectives en matière de contenu : qui sera le roi?

 

 

Washington, D.C.

 

Le 15 décembre 2011

(Priorité à l'allocution)


Merci beaucoup. Selon moi, lorsque les dernières générations de jeunes enfants ont appris l’alphabet, les lettres qu’ils ont utilisées le plus souvent ont été T-V.

La télévision est un miroir qui reflète la société, paraît-il. J’irai jusqu’à dire qu’elle contribue à façonner notre société moderne.

La télévision représentait pour ainsi dire le foyer autour duquel nos familles s’assoyaient et partageaient des expériences communes en matière de divertissement et d’information. Même si les premières offres ne méritent pas nécessairement qu’on s’en souvienne, ceux et celles d’entre nous qui se rappellent la couverture d’évènements tels que la visite fatidique de JFK à Dallas, au Texas, ou des premiers mots de Neil Armstrong en provenance de la lune, peuvent témoigner des souvenirs inoubliables que de telles expériences ont laissés.

Au fur et à mesure que les annonceurs ont appris à tirer profit de son pouvoir – songez aux Mad Men, les gars de l’époque, et non aux versions du 21e siècle – la télévision est devenue la force motrice de la consommation, dynamisant tout, des ventes de tabac à l’industrie de l’automobile.

La télévision s’est intégrée à nos vies à un point tel qu’il nous est pour ainsi impossible d’imaginer la vie sans elle. Dans la hiérarchie des médias, elle occupe le premier rang, grâce à la combinaison de technologies et à des formules de présentation séduisantes, sous la forme d’émissions d’une demi-heure et d’une heure, qui convient si bien à la nature humaine. Outre le téléphone, la télévision est peut-être le média le plus facile à utiliser.

La simplicité fait que la télé est non seulement facile à utiliser, mais aussi, contrairement aux télécommunications, relativement facile à réglementer.

Au Canada, notre système de réglementation comporte le mandat de promouvoir et de préserver la culture canadienne, y compris la diversité multiculturelle et multilinguistique.

Nous exigeons que les radiodiffuseurs consacrent des seuils précis de programmation à des émissions canadiennes. En soirée, au moins la moitié des heures de programmation à l’antenne de la télé conventionnelle, aux heures de grande écoute, doit être réservée au contenu canadien.

Les entreprises de distribution par câble et par satellite doivent également contribuer, en fonction d’un certain pourcentage de leurs revenus, à un fonds qui soutient la production de programmation canadienne.

Comme je l’ai dit, réglementer la télé était relativement facile — jusqu’à l’arrivée d’Internet. Désormais, la radiodiffusion, telle que nous l’avons connue, semble révolue.

La métamorphose touche non seulement l’industrie de la télévision, mais également les téléviseurs, lesquels deviennent essentiellement des ordinateurs dotés d’un grand écran et pouvant prendre en charge de multiples applications concurrentielles. De plus, ils peuvent interagir avec d’autres appareils tels que les tablettes et les téléphones intelligents, et même en être contrôlés.

Il faut donc dire adieu au bon vieux téléviseur en direct, et éventuellement au branchement à la télévision par câble omniprésente, et être prêt à accueillir un monde d’applications qui occupera une part importante de l’écran des nouveaux appareils.

Les radiodiffuseurs de demain devront apprendre à partager leur auditoire des émissions de nouvelles, de sports et de comédies de situation, alors que les téléspectateurs peuvent également lire les manchettes des journaux et les courriels d’affaires accumulés, jouer à des jeux, écouter de la musique et bavarder avec des amis sur Facebook. Les téléspectateurs peuvent également opter pour les solutions de divertissements qu’offrent les services de programmation par contournement des réseaux tels que Netflix et Apple TV.

Nous assistons à la « plateformisation » d’Internet, assistée par les nouvelles technologies mobiles telles que les téléphones intelligents et les tablettes. N’importe lequel de ces appareils peut répondre à nos besoins complexes d’information et de divertissement. 

Les conditions liées à la facilité d’utilisation ayant hissé la télévision et le téléphone au sommet de la hiérarchie s’appliquent désormais à nos vies professionnelles et familiales, lesquelles nous engagent comme citoyens et consommateurs. Tous nos intérêts et nos besoins peuvent trouver réponse dans l’univers médiatique associé aux plateformes.

Autre aspect révolutionnaire est le fait que le contenu devient de plus en plus contextuel à mesure que la composante sociale gagne en importance. Facebook et Twitter ne sont que la pointe de l’iceberg, au moment où les nouveaux médias se métamorphosent et envahissent l’espace de la télévision traditionnelle. Les plateformes d’aujourd’hui sont un carrousel de choix médiatiques, acheminant vers nous de l’information contextualisée en provenance de sources auxquelles nous faisons confiance. Nous pouvons afficher en ligne des facettes de notre identité réelle ou prétendue, d’une manière complexe et sophistiquée. Si la télévision avait l’habitude de refléter notre société, la désintermédiation fait en sorte qu’elle ressemble davantage à un kaléidoscope qu’à un miroir. Il n’existe désormais plus de vision homogène de la société.

Non seulement pouvons-nous manipuler notre image publique, mais nous pouvons aussi être manipulés d’une manière que les Mad Men d’après-guerre n’auraient jamais pu imaginer. Désormais, des blogueurs influents et des leaders d’opinion qui se positionnent de manière stratégique sur Twitter menacent de déloger les formes traditionnelles de publicité afin de créer la demande pour les plus récents produits de consommation, ou ils éclairent les fabricants sur la façon d’améliorer leurs produits et de mieux cibler un public qui est déjà conquis. 

Dans un tel contexte, la question qu’il faut se poser est la suivante : les entreprises ont-elles toujours besoin d’un intermédiaire de média de masse,  à savoir les télédiffuseurs traditionnels, pour joindre leurs publics cibles?

Le pouvoir des nouvelles plateformes pour joindre et motiver les publics cibles s’étend au-delà des intérêts commerciaux. Vous n’avez qu’à interroger les participants aux mouvements politiques populaires tels qu’Occupons Wall Street ou les protestataires qui ont interrompu le projet de l’oléoduc Keystone XL. Et que dire du phénomène étonnant du printemps arabe? Les protagonistes ont tous découvert que les nouveaux médias pouvaient changer le cours de l’histoire.

Ces tendances ont des incidences énormes pour les radiodiffuseurs traditionnels.

Ceux-ci ont déjà des défis à relever dans le secteur du divertissement étant donné la présence de nouveaux services concurrents sur Internet, mais ils doivent également lutter pour conserver le public des services de nouvelles que les médias sociaux grugent à leur tour. Le tout remet en question la pertinence de la diffusion d’émissions de nouvelles et d’affaires publiques.

Qu’arrivera-t-il si la télévision ne revêt plus pour les gens l’importance qu’elle avait jadis, lorsqu’on se réunissait autour du téléviseur pour s’informer, se divertir et se laisser convaincre?

Actuellement, les réseaux et les distributeurs décident toujours en grande partie du contenu qui sera créé et déterminent s’il atteint son public. De concert avec les services non linéaires, ils continuent d’accaparer la majeure partie des droits de diffusion associés aux émissions traditionnelles. 

Toutefois, à l’heure des nouvelles plateformes multicontextuelles, simples prolongements de soi-même, le contrôle qu’exercent les réseaux et les distributeurs sur la création et la distribution de contenu suffira-t-il à écarter la concurrence et à conserver les auditoires? Lorsque la promotion du réseau américain ABC d’une émission concurrence non seulement les fournisseurs de services par contournement, mais aussi Facebook et Farmville, comment l’écosystème évoluera‑t-il?

Selon moi, la programmation télévisuelle, en tant que genre, ne disparaîtra pas sous peu. Mais il importe de reconnaître que la technologie incite les créateurs de contenu à innover.

De nouvelles formules de présentation émergeront sans doute parallèlement aux formules traditionnelles, créant ainsi un choix accru pour les téléspectateurs. Toutefois, dans un contexte de plateformes, comment le contenu narratif sera-t-il créé et diffusé, alors que nos vies médiatisées sont de plus en plus complexes? À tout le moins, la radiodiffusion pourrait être forcée de se mieux définir et de se spécialiser. 

Des pressions s’exerceront non seulement sur les producteurs et les présentateurs de contenu afin qu’ils expérimentent de nouvelles formules, mais les radiodiffuseurs et les organismes de réglementation devront répondre à la question suivante : qu’adviendra-t-il de l’écosystème actuel de radiodiffusion lorsqu’il ne contrôlera plus la façon dont les consommateurs accèdent à la programmation? 

Qui sera le roi du contenu? Telle est la question thématique posée à ce groupe de réflexion.

Comment la radiodiffusion traditionnelle demeurera-t-elle rentable en concurrençant du contenu autre que télévisuel, distribué par le truchement de l’écosystème entourant les nouveaux appareils?

Voilà une question qui préoccupera, dans un avenir rapproché, sinon d’ores et déjà, les entreprises de médias traditionnels au niveau de leur culture organisationnelle.

La désintermédiation qui se poursuit dans les relations entre les producteurs et les consommateurs de contenu fera en sorte que les radiodiffuseurs linéaires et non linéaires lutteront pour maintenir le contrôle sur le contenu, avec des stratégies liées aux droits et à la propriété, afin de tenter de retenir le contenu pertinent dans leurs écosystèmes.  

Enfin, il existe un argument solide voulant que le roi véritable soit le contenu en soi, et que le consommateur soit l’ultime bénéficiaire de ce changement.

Les radiodiffuseurs ne sont pas les seuls à devoir relever un défi. La technologie est l’outil essentiel qui influe sur les forces du marché et les possibilités commerciales. La politique réglementaire est inévitablement en retard par rapport aux innovations. La question à laquelle les organismes de réglementation sont confrontés est la suivante : doivent-ils tenter de rattraper le retard ou envisager d’adopter un rôle différent dans tout ce processus?

Nous axons déjà nos activités sur les cadres concurrentiels, car ils ont une incidence plus grande sur les consommateurs. Toutefois, de façon plus fondamentale, dans quelle mesure un organisme de réglementation de la radiodiffusion demeure‑t-il pertinent? 

Les organismes de réglementation doivent-ils continuer d’agir en tant que gardiens du système de radiodiffusion, dans un univers de contenu mondial? Dans un mode sans frontières, comment peut-on confiner la réglementation aux frontières nationales? Sera-t‑il même possible de réglementer?

Malheureusement, nous n’avons pas toutes les réponses à ces questions. Toutefois, il y a une chose dont je suis convaincu. Tout comme la télé doit continuer d’évoluer pour demeurer compétitive — sinon survivre — notre boîte à outils en tant qu’organismes de réglementation doit également être modifiée pour tenir compte d’un environnement qui évolue rapidement et de manière irréversible.

Entre-temps, les sages propos de Marc Aurèle, l’empereur romain, me rassurent : « Que l’avenir ne te trouble pas! Car tu viendras à lui quand il le faudra avec la même raison que tu utilises pour les choses du présent. »

Merci.


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